Relations binaires

Dans le chapitre précédent, nous avons étudié les ensembles et leurs opérations. Mais pour formaliser des notions comme « être plus petit que », « être équivalent à » ou « diviser », il faut pouvoir exprimer des liens entre éléments. C’est le rôle des relations binaires.

Une relation binaire associe des couples d’éléments selon un critère donné. Cette notion, simple en apparence, permet de définir rigoureusement deux structures fondamentales : les relations d’équivalence, qui regroupent les éléments en classes, et les relations d’ordre, qui les hiérarchisent. Ces outils interviennent partout en mathématiques — de l’arithmétique modulaire aux structures algébriques.

Définition générale

Une relation binaire formalise l’idée de « lien » entre deux éléments. On la définit par son graphe : l’ensemble des couples d’éléments qui sont en relation.

Définition
Relation binaire

Pour des ensembles et , une relation binaire de vers est la donnée d’un sous-ensemble de . Lorsque , on dit que est en relation avec et on note . L’ensemble est appelé le graphe de la relation binaire.

Il est fréquent d’avoir pour une relation binaire. Dans ce cas on parle de relation binaire sur (plutôt que de vers ).

  • Soit un ensemble. On considère la relation binaire sur donnée par son graphe . On a alors . L’inclusion est une relation binaire sur .
  • et . La relation binaire définie par est une relation sur telle que seuls les entiers de même parité sont en relation.
  • Soit l’ensemble des élèves d’une classe et l’ensemble des livres d’une bibliothèque. On considère la relation « a lu » : si et seulement si l’élève a lu le livre . Chaque élève peut avoir lu plusieurs livres, et chaque livre peut avoir été lu par plusieurs élèves.

Propriétés d’une relation binaire

Certaines relations possèdent des propriétés particulières qui les rendent utiles. On se place sur un ensemble et on étudie les relations binaires sur . Quatre propriétés fondamentales permettent de classifier ces relations.

Définition
Réflexivité

Une relation binaire sur est réflexive si et seulement si

Définition
Symétrie

Une relation binaire sur est symétrique si et seulement si

Définition
Antisymétrie

Une relation binaire sur est antisymétrique si et seulement si

On peut reformuler cela en Cette formulation est souvent plus utile pour montrer qu’une relation est antisymétrique.

Définition
Transitivité

Une relation binaire sur est transitive si et seulement si

La symétrie et l’antisymétrie sont deux propriétés distinctes, voire opposées. Une relation symétrique traite les deux éléments de manière interchangeable ; une relation antisymétrique impose une direction.

Relations d’équivalence

Parmi toutes les relations possibles, certaines vérifient simultanément la réflexivité, la symétrie et la transitivité. Ces relations, dites d’équivalence, permettent de regrouper les éléments en classes : deux éléments sont dans la même classe s’ils sont en relation.

Définition
Relation d’équivalence

Une relation d’équivalence est une relation binaire réflexive, symétrique et transitive.

On connaît déjà beaucoup de relations d’équivalence :

  • L’égalité est une relation d’équivalence.
  • La colinéarité est une relation d’équivalence sur tout ensemble de vecteurs non nuls.
  • La congruence modulo est un entier naturel non nul.
  • La relation de parallélisme notée sur un ensemble de droites.

Définition
Classe d’équivalence

La classe d’équivalence d’un élément pour une relation d’équivalence sur est l’ensemble des éléments qui sont en relation avec  :

  • Pour la relation d’égalité sur , la classe d’équivalence de est car le seul réel égal à est .
  • Pour la colinéarité sur un ensemble de vecteurs non nuls, la classe d’un vecteur est l’ensemble des vecteurs qui lui sont colinéaires.
  • Pour la congruence modulo , la classe d’équivalence d’un entier est l’ensemble des entiers dont le reste par la division euclidienne par est le même que celui de .
  • Pour le parallélisme, la classe d’équivalence d’une droite est l’ensemble des droites qui lui sont parallèles.

On appelle un élément d’une classe donnée un représentant de la classe. Grâce à lui on peut définir sans ambiguïté la classe tout entière. On désigne souvent une classe d’équivalence par son représentant.

Proposition
Partition induite par une relation d’équivalence

Pour toute relation d’équivalence sur , l’ensemble des classes d’équivalence forme une partition de .

  1. Tout élément admet une classe d’équivalence donc la réunion des classes est nécessairement l’ensemble tout entier.
  2. Si deux classes partagent un élément , alors pour tout de la première classe et de la seconde, on a et , donc par transitivité. Les deux classes sont donc identiques. Ainsi, deux classes distinctes sont nécessairement disjointes.
  3. Une classe d’équivalence contient toujours au moins son représentant, donc elle n’est jamais vide.

Proposition
Relation d’équivalence induite par une partition

On peut définir une relation binaire sur à partir d’une partition de  : « deux éléments sont en relation lorsqu’ils appartiennent au même sous-ensemble de la partition ». Cette relation est une relation d’équivalence.

  1. La relation est réflexive puisque tout élément appartient au sous-ensemble dans lequel il se trouve.
  2. La relation est symétrique : si et appartiennent au même sous-ensemble, alors et appartiennent au même sous-ensemble.
  3. Enfin, étant donné trois éléments , et , si appartient au même sous-ensemble que et au même que , alors appartient au même sous-ensemble que .

Il s’agit bien d’une relation d’équivalence.

Puisque les classes d’équivalence forment une partition de , on peut désormais considérer cette partition comme un nouvel ensemble à part entière, dont les éléments sont les classes elles-mêmes.

Définition
Ensemble quotient

L’ensemble des classes d’équivalence de par une relation d’équivalence est appelé ensemble quotient de par . On le note .

  • Pour la congruence modulo sur , l’ensemble quotient est , l’ensemble des classes de restes possibles.
  • Pour la colinéarité sur , l’ensemble quotient est l’ensemble des directions du plan.

On passe de à en « oubliant » les différences entre éléments équivalents. Cette construction est fondamentale en algèbre.

Relations d’ordre

D’autres relations vérifient la réflexivité, l’antisymétrie et la transitivité. Ces relations, dites d’ordre, permettent de comparer les éléments entre eux et de les hiérarchiser.

Définition
Relation d’ordre

Une relation d’ordre est une relation binaire réflexive, antisymétrique et transitive.

  • La relation « inférieur ou égal » notée est une relation d’ordre sur .
  • La relation d’inclusion est une relation d’ordre sur les parties d’un ensemble.
  • La relation de divisibilité est une relation d’ordre sur .

On note communément une relation d’ordre quelconque.

Définition
Relation d’ordre strict

On peut définir une relation d’ordre strict à partir d’une relation d’ordre en posant

  • La relation « inférieur strict » notée est une relation d’ordre strict sur .
  • La relation d’inclusion stricte est une relation d’ordre strict sur les parties d’un ensemble.

Définition
Relation d’ordre inverse

On peut définir une relation d’ordre inverse de la manière suivante :

La relation « supérieur ou égal » notée est la relation d’ordre inverse de sur .

  • Pour parler d’ordre inverse il faut avoir préalablement défini une relation d’ordre.
  • Une relation d’ordre inverse est elle-même une relation d’ordre.
  • On peut aussi définir une relation d’ordre strict inverse (comme ) en combinant les deux définitions précédentes.

Un point important distingue les ordres : peut-on toujours comparer deux éléments ?

Définition
Ordre total et ordre partiel

Une relation d’ordre sur est dite totale si pour tout couple d’éléments de , on a ou . Sinon, l’ordre est dit partiel.

  • La relation sur est un ordre total : deux réels sont toujours comparables.
  • La relation d’inclusion sur est un ordre partiel : et ne sont pas comparables.
  • La relation de divisibilité sur est un ordre partiel : et ne sont pas comparables.

Conclusion

Les relations binaires permettent de formaliser des liens entre éléments d’un même ensemble. Les relations d’équivalence partitionnent un ensemble en classes, tandis que les relations d’ordre permettent de comparer des éléments entre eux.

Le chapitre suivant introduit les Applications, qui généralisent cette idée en associant à chaque élément d’un ensemble de départ un unique élément d’un ensemble d’arrivée.